Vendredi, 22 Avril 2011 14:06

Rap tendance grande folle

Écrit par  Emilie Coutant

Article publié (en partie) sur le site Atlantico sous le titre "Quand le rap devient gay"

Pour tout sociologue s’intéressant à l’imaginaire de la culture rap et hip-hop et souhaitant notamment dresser les contours des représentations sexuées de ses adeptes, l’image première qu’il se forme de son objet n’est pas loin du stéréotype du machiste radical. Le rappeur apparaît en effet dans les médias comme ce jeune homme rebelle chantant les louanges d’une masculinité virile et érigée, vouant un culte aux formes pulpeuses des jeunes femmes devenues objets sexuels, et faisant l’apologie d’une hétérosexualité sans faille.

Les images communément admises du rap et du hip hop sont depuis longtemps forgées autour de cette homophobie inhérente au milieu ; la visibilité de l’homosexualité ou de l’efféminement masculin apparaissant alors comme le tabou ultime suscitant la répulsion de tous. Pourtant, chacun sait que de la répulsion à la fascination, il n’y a qu’un pas. Et ce pas semble aujourd’hui franchi avec la démocratisation du homo hop, le rap tendance gay...

De Eminem à Kanye West

Du rap gay ? L’évocation de ces deux termes nous mettrait presque face à la plus belle des oxymores. Que ce soit DMX, 50 Cent, Sexion d’assaut, Orelsan ou nombre de leur acolytes, les revendications homophobes qui parsèment certaines de leurs chansons nous semblaient révéler une antinomie évidente entre rap et homosexualité.

Rappelons-nous les sulfureuses paroles de Eminem sur son premier opus Marshall Matters : « My words are like a dagger with a jagged edge that'll stab you in the head whether you're a fag or lez » (“Mes mots sont comme un poignard tranchant que je t'enfoncerai dans la tête, espèce de sale pédé”). Pas ce qu’il y a de plus gay-friendly... Pourtant, même ce dernier semble avoir retourner sa veste en se déclarant désormais favorable au mariage homo, initiative saluée par son nouvel ami... Elton John !

Loin d’être pionnier en la matière, la volte-face d’Eminem s’inscrit dans cette nouvelle tendance pro-homo qui agite la culture rap et hip hop depuis le milieu des années 2000, tendance incarnée par le célèbre rappeur Kanye West qui, lors d’une interview pour MTV en 2005, demandait aux artistes de cesser toute revendication homophobe et enfonçait le clou par la suite en déclarant que le terme "gay" devrait "être utilisé comme un compliment. Du genre : "Mec, c'est trop bien, c'est presque... gay".

Le homo hop : rap identitaire gay ?

Si les rappeurs gays étaient jusque là encore timides en Europe comme aux Etats-Unis, ils sortent désormais du placard, avec Deadlee ou Caushun en têtes de file. La scène homo hop explose : festivals de rap gay tels que le Homo Hip Hop Tour ou le Peace out World Homo Hop festival, documentaires décrivant les facettes du homo hop (Pick up the mic, 2006) ou s’interrogeant sur les représentations de genre dans la musique rap/hip-hop (Hip Hop: beyons beats and rhymes de Byron Hurt, 2006), et même un ouvrage relatant ce nouveau pont entre communauté gay et monde du rap et du hip hop, celui de Terrence Dean Hiding in Hip Hop On The Down Low in the Entertainment Industry from Music to Hollywood (Editions Atria, 2007), homosexuel ayant exercé dans l’industrie du hip-hop.

Contestant l’univers visuel et esthétique du hip hop actuel et ses codes sexistes rigides, la scène homo hop a ainsi émergé à la fois en tant que sous genre de la culture gay (culture éminemment influente dans la mode et les médias au début de la décennie 2000) et en tant que nouveau terrain fertile de revendication, de provocation et de rébellion, valeurs nodales de la culture rap.

L’un des représentants de cette scène underground et émergente en France, Monis, rappelle d’ailleurs dans une interview à Têtu que l’homophobie dans le rap n’est à la base qu’une provocation dans la lignée radicale et contestataire de ce style musical. Dès lors, nous pourrions interpréter ce revirement de la même façon : n’oublions pas que le rap est avant tout une revendication identitaire, donc à ce titre, la défense des intérêts de la communauté gay s’inscrit dans cette tradition d’opposition et de contestation.

Formes de rébellion contemporaine

Le rap s’est toujours voulu comme une musique d’engagement et de rébellion à l’égard des codes dominants. Si cette musique est longtemps apparue comme entachée de valeurs machistes et imprégnée de discours homophobes, les rappeurs pro-homos tentent alors d’exprimer des revendications identitaires nouvelles et davantage dans l’air du temps. A ce titre, de nombreux rappeurs gays, aux noms parfois poétiques, comme Deep Dickollective aux Etats Unis ou Gros K Libre en France, tentent de fusionner les messages volontairement subversifs de la communauté gay et du milieu rap/hip-hop.

Cantonnée auparavant à la sphère privée, l’homosexualité est entrée dans une logique éminemment subversive et est devenue depuis le début 70’s une affaire publique, débattue juridiquement, et dont les références culturelles se sont peu à peu multipliées. Cette popularité de la culture gay dans le milieu rap et hip hop, et cette imprégnation mutuelle de ces deux culturesunderground et marginales sont, certes, choses récentes, mais il semblait toutefois évident qu’un des derniers bastions machistes se retrouve également bercé par cette ambiance sociétale : celle de la libération des moeurs et de la chair, du souci du corps et des apparences chez les individus de tout sexe et de toute orientation sexuelle.

Si le rap, à ses débuts, était porteur d’un message revendicatif,original et contestataire, se retrouvant par là même stigmatisé, il est également devenu un instrument de la consécration de l’ordre établi, consolidé par cet intégration des « en-dehors », comme le constatait Bakounine. Empris désormais dans une logique éminemment commerciale et lucrative, de la même façon que l’a été la culture gay lors de sa démocratisation et de sa récupération par la mode et les médias, le rap semble se détourner de ses codes originels et intégrer un nouveau champ de possibles. Ainsi, loin d’être antinomiques comme l’on aurait pu le croire, rap et homosexualité partagent en fait de nombreux points communs en tant que formes de rébellions caractéristiques de notre socialité contemporaine.

 

Eminem par David La Chapelle

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