Mardi, 08 Mars 2011 13:28

Reluquer sous les jupes des hommes

Écrit par  Emilie Coutant
Article publié sur le site Atlantico sous le titre "Sous les jupes des hommes"

Marc Jacobs en jupe Robes pour hommes  Marc Jacobs en jupe

Reluquer sous la jupe des hommes, contempler leurs mollets galbés ou leurs jambes poilues dans les territoires urbains, ah ça en fait rêver plus d’une ! Rêver, vraiment? La jupe pour hommes appartient-elle encore au rang de mythe ? Si la gent féminine a en effet longtemps fantasmé sur le dévoilement du bas de l’anatomie masculine parée de cette pièce spécifique, il semble que depuis quelques temps, le rêve soit en train de devenir réalité : la jupe masculine s’affiche de plus en plus dans les médias mais aussi sur certains hommes dans la rue, et ce pour le plus grand plaisir des femmes. H&M a même sorti un modèle dans ses magasins en 2009, c’est dire ! L’homme en jupe devient à la mode : des livres, des articles de presse, des émissions de télé, des soirées (« Tous en jupes » : ‘Apéros du jeudi’ 30 avril 2010), et bientôt une exposition, en font l’éloge. Les nombreux adeptes de ce vêtement, souvent des pères de familles hétérosexuels, se réunissent en associations (exemple : Hommes en Jupe) pour revendiquer ouvertement, et surtout publiquement, le port de la jupe, à l’instar de son célèbre représentant: Jérome Salomé, auteur du site jupeskirt.info. De nombreux groupes et pages sur facebook attestent également d’une volonté masculine de revenir à cette parure, dans nos régions, comme dans les capitales, la jupe masculine devient cet objet symbolisant les métamorphoses actuelles du masculin, en quête d’authenticité, de confort et de liberté. Christine Bard, dans son ouvrage « Ce que soulève la jupe » consacre toute une partie à la résurgence de cette pièce masculine dans nos sociétés occidentales, soulignant la contribution de cet usage « à l’évolution des codes qui caractérisent la masculinité (…) et à l’ensemble du système du genre » (p.155) Alors, quid de cette tendance vestimentaire ? Travestissement refoulé, revendication folklorique, « branchitude » éphémère ou pantalon de demain ? La jupe pour homme n’a pas fini de soulever des interrogations.

 Terme dont l’étymologie arabe djoubba renvoie à différents types de robes qu’elles soient masculines ou féminines selon les régions et les cultures, la jupe désignait dans la période médiévale le pourpoint d’hommes à longues basques. De la même façon, si l’on s’intéresse à la signification du « jupon » (qui date du XIVème siècle) on constate que celui-ci qualifiait à l’origine les tuniques d’hommes à manches, et ce jusqu’à la fin du XIXème siècle. Enfin, l’étymologie de la robe (de l’ancien français rober signifiant « voler » et désignant par extension le butin de guerre) et son histoire (pièce utilisée durant de nombreux siècles par les hommes, des jeunes enfants aux magistrats en passant par les hommes d’Eglise) nous indiquent également que l’éradication de ces vêtements de la garde robe masculine et leur usage exclusif par les femmes sont choses récentes.

Si l’on jette un œil sur les modes qui ont traversé les cultures et les siècles, force est de constater que la jupe a depuis toujours fait partie des parures vestimentaires masculines, depuis la peau de bête d’homo habilis aux costumes des courtisans du XVII et XVIIIème siècles, en passant par la tunique étrusque, grecque, byzantine ou gauloise, le pagne égyptien ou les toges romaines... Pensons également aux divers saris, sarongs, djellabas et autres kimonos portés par les hommes dans différentes civilisations orientales, ou encore au fameux Kilt écossais, pièce perçue par ceux qui le portent aujourd’hui comme la plus virile des tenues qu’ils possèdent. Incontestablement, la jupe n’est rien moins que masculine ! Si la distinction des genres par le vêtement est aujourd’hui assez ancrée dans nos esprits, elle n’en reste pas moins tout à fait tardive, associée en réalité à l’entrée dans le paradigme sociétal Moderne et son lot de valeurs morales strictes. A l’heure de l’austérité du XIXème siècle, du fait que l’homme devait se distinguer de tout ce qui était féminin, toute parure, matière, couleur ou forme adoptée par les femmes se voyait dès lors interdite de séjour dans la garde-robe masculine, reléguant ainsi l’homme au sérieux de ses costumes sombres.

Pour autant, la jupe masculine n’a pas totalement disparu et si Jean Paul Gaultier nous propose quelques modèles depuis 1985, l’on remarque depuis plusieurs saisons que celle-ci pénètre considérablement les défilés de mode masculine, notamment sous la forme du kilt : Marithé-François Girbaud, Vivienne Westwood, Agnès B, Yohji Yamamoto, Givenchy, Raf Simons ou encore quelques créateurs belges tels que Anders Ladinger, Sandra Kuratle ou Gabrielle Loodts ont tous choisi de parer leurs modèles de ce bout de tissu, leur conférant confort et légèreté de mouvement, et participant surtout au phénomène récent de mutations des masculinités. Dans le cadre d’une thèse en sociologie consacrée à ce sujet, de nombreux hommes interviewés sur le renouveau des codes de l’apparat nous ont confié ne pas être totalement rebutés par les figurations d’hommes en jupe voire pouvoir s’essayer à l’adoption de cette pièce vestimentaire à l’instar de Jonathan qui déclare : « lorsque je suis en vacances au bord de la mer, si l’on sort le soir, ma copine va facilement mettre une robe légère dans laquelle elle n’aura pas chaud, en revanche, moi je vais tout de suite mettre un jean ou un pantalon en toile et une chemisette, j’aurais quand même plus chaud. Peut être que si le kilt était quelque chose de courant, je me dirais « tiens, pourquoi je ne mettrais pas un kilt ? C’est court, l’air rentre, je ne vais pas transpirer, je serais à l’aise? (…)  Après tout pourquoi une jupe ou une robe conviendrait mieux à une femme ? On a tous deux jambes, donc pourquoi pas ? »

Alors en effet, l’homme en jupe, pourquoi pas ? Cette affirmation interrogative est  bel et bien le leitmotiv de tous les hommes « pro-jupettes » : puisque la femme peut porter des pantalons et des jupes, pourquoi pas l’homme ? Rappelons nous que, dans les années 1920, le problème était posé de façon symétrique avec les prémisses du port du pantalon par les femmes : l’entrée de cette parure masculine dans la garde-robe féminine a véritablement participé à l’émancipation des femmes dans les années Folles. Il semble aujourd’hui que nous revivions cette ambiance sociétale du coté masculin. A l’aube de la postmodernité, l’homme contemporain, succédant au « mâle du siècle moderne » empris dans les carcans de la virilité, renaît de ses cendres et se rapproprie des pratiques, objets, imaginaires, qu’il avait autrefois délaissés. L’homme semble renouer avec ce qui le caractérisait de façon ancestrale, avec ces archétypes fondateurs constitutifs de l’inconscient collectif : en réintégrant cette part animale, enfantine, ou féminine qui fondent l’entièreté de son être.

Traduisant bel et bien cette orientalisation du monde (théorisée par Michel Maffesoli) de par ses origines, la jupe masculine (tout comme le maquillage pour hommes) apparaît alors comme une pratique esthétique de libération du corps : cet objet symbolique nous indique une reprise en compte de cette enveloppe charnelle, de cette chair éprouvée par des décennies de codes moraux rigides En revendiquant une certaine liberté d’être que l’homme n’a pas, et que la femme aurait apparemment acquis, l’homme en jupe manifeste son désir de confort et de bien-être.a Ainsi, dans ce contexte de bouleversement des codes du genre, la résurgence de la jupe pour homme symbolise tout à fait cette mutation des masculinités, laquelle se révèle comme renaissance de ces dernières, au sens jungien de renaissance, à la fois réminiscence, transformation, et métamorphose au prisme des multiples identifications collectives.

Ainsi, la (plus en plus grande) visibilité de la jupe masculine illustre parfaitement cette volonté de l’homme de s’émanciper, de se libérer des injonctions viriles, afin de lutter contre l’uniformisation et le « reductio ad unum » ; l’homme en effet se caractérise de nos jours par une pluralité, une diversité, une multiplicité d’être qui rompt totalement l’image moderne du dualisme sexuel oppositionnel Alors, bien sûr, les hommes en jupes ne sont pas encore majoritaires, et, pour ceux qui en possèdent, ce vêtement reste une pièce d’exception réservée aux grandes occasions. Toutefois, on ne peut s’empêcher de relayer l’interrogation de Marc Jacobs : « 2012, tous en jupes ? » tout en se demandant secrètement ce que ses adeptes pourront bien porter en dessous…


 

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