Handisport et médias

Écrit par  Emilie Coutant
A l’heure actuelle, les analyses du traitement médiatique du handicapé sportif restent ancrées dans une vision moderne du monde avec ses mythes de performance, d’exaltation du progrès et du courage requis par ses adeptes. Dans la majeure partie des iconographies relevées dans la presse ou sur Internet, au premier regard on peut observer que le focus est généralement fait sur l’handicap (membre manquant ou prothèse) ou alors sur des expressions de visages traduisant l’effort, la combativité, le dépassement de soi. En somme la médiatisation des personnes handicapées se base encore sur les stéréotypes des représentations sociales partagées par le grand public ; et le corps sportif handicapé demeure un corps appréhendé à travers les limites, les incapacités et les manques qu’il exhibe. Les médias traitent le handisport comme un simulacre du sport valide...

Contribution (rédigée en langue anglaise) à l'ouvrage dirigé par O.J. Schantz & K. Gilbert,« Heroes or Zeros : The Media’s Perceptions of Paralympic Sport », Champaign, IL: Common Ground Publishing, 2012.

A l’heure actuelle, les analyses du traitement médiatique du handicapé sportif restent ancrées dans une vision moderne du monde avec ses mythes de performance, d’exaltation du progrès et du courage requis par ses adeptes. Dans la majeure partie des iconographies relevées dans la presse ou sur Internet, au premier regard on peut observer que le focus est généralement fait sur l’handicap (membre manquant ou prothèse) ou alors sur des expressions de visages traduisant l’effort, la combativité, le dépassement de soi. En somme la médiatisation des personnes handicapées se base encore sur les stéréotypes des représentations sociales partagées par le grand public ; et le corps sportif handicapé demeure un corps appréhendé à travers les limites, les incapacités et les manques qu’il exhibe. Les médias traitent le handisport comme un simulacre du sport valide.

Les perspectives modernes du rapport entre médias et handicap ne nous disent, par ailleurs, rien sur la part de l’imaginaire qui est l’œuvre dans ces images, sur les formes symboliques et mythiques qui traversent les images du handisport, et sur les prospectives que génèrent ces athlètes pour notre humanité. Pourtant, l’imaginaire sportif actuel est complètement bouleversé par la médiatisation grandissante des handicapés sportifs. La visibilité, dans les médias ou ailleurs, de la réussite des sportifs handicapés a une fonction symbolique que souligne Jacques Defrance : « la représentation des figures de la compétence au sein de groupes dominés sous différents rapports joue un rôle dans les luttes symboliques visant à briser les stéréotypes négatifs attachés à ces groupes »[1]. Au-delà de l’influence sur la perception des handicapés par les valides, cette médiatisation met en évidence des représentations nouvelles, voire hybrides, de la corporéité, mettant en scène un corps voyant, mutilé, qui rappelle le fantasme du corps morcelé. Le phénomène sportif, et en particulier l’handisport, contribue au façonnement des imaginaires individuels et collectifs dans les sociétés contemporaines. Dès lors, l’interprétation rationnelle de l’hubris sportif doit s’éloigner au profit de processus émotionnels et d’une esthétique de la sensation.

La prolifération des images du handisport s’inscrit dans un contexte de bouleversement des normes et valeurs de notre société : le passage de la Modernité à la Postmodernité, socialité caractérisée par une nouvelle sensibilité de type baroque[2]. Cette perspective postmoderne du traitement médiatique de l’handicap nécessite d’adopter une approche à la fois compréhensive, phénoménologique et « formiste » (Simmel) et d’inscrire cette approche dans une sociologie de l’imaginaire, plus à même de saisir les mythes et archétypes qui animent les figures des sportifs dans les jeux paralympiques.

Quel est le sens et la fonction des images médiatiques des handicapés sportifs ? Quels mythes et fantasmes suscitent la visibilité de telles figures ? En quoi l‘hybridité de ces formes corporelles nous met sur le chemin d’une expérience inédite de l’humanité ? En adoptant un point de vue intuitif et novateur pour répondre à ces questions nous révélerons l’importance anthropologique des Jeux pour handicapés sportifs.

La fonction communielle des images : l’éthique de l’esthétique.

La socialité postmoderne se caractérise par la saturation des anciennes valeurs modernes et l’instauration de nouvelles formes : plaisir des sens, importance des affects, logique du « vouloir-être », pluralisation de la personne, hédonisme…etc. Dans une telle configuration sociétale, on assiste à la (re)naissance d’un monde imaginal c’est à dire d’une manière d’être et de penser traversée entièrement par l’image, l’imaginaire, le symbolique, le matériel ; et cet imaginal devient élément constitutif d’un être-ensemble fondamental. Pour saisir les mutations qui se trament au sein de cette configuration sociale, le renouvellement des perspectives et des méthodologies apparait comme une nécessité. Ainsi, adopter une triple approche (phénoménologique, compréhensive et formiste) nous parait novateur. La démarche phénoménologique est une sorte de retour à la perception du sensible et aux manifestations de l’apparence. L’image opère le passage de l’impression sensible -la perception du visible- au monde des représentations, animé par l’activité symbolique. La prévalence de l’image et de l’apparence dans le paradigme postmoderne indique bien la saturation du fond au profit d’une effervescence de la forme. Pour Michel Maffesoli, à la suite de Georg Simmel, « la forme est la matrice qui donne naissance à tous les phénomènes esthétiques délimitant la culture postmoderne »[3]. La forme est formante c’est à dire qu’elle fait société ; tout en valorisant le corps, les images, et les apparences, elle forme le corps social. La forme agrège, rassemble, façonne une unité. « D’une manière empirique, ces formes formantes vont s’exprimer sous la figure de la star musicale ou sportive (…) Ces figures sont comme autant de caricatures magiques en lesquelles tout un chacun (…) peut se reconnaitre ».[4]

Il s’agit bien de cela qui à l’œuvre dans les images médiatiques des sportifs handicapés. Les images ont une fonction communielle, elles sont à la fois sources, médium et produit des représentations sociales, elles ont pour propriétés la figuration, l’émotion et l’ambigüité. La socialité postmoderne repose sur cette éthique de l’esthétique, dans le vrai sens d’aïsthesis : fait d’éprouver des émotions en commun. C’est une éthique qui agrège, qui crée des liens favorisant l’attraction et la répulsion. Le corps mis en valeur, épiphanisé est construit pour être vu. Il s’agit là d’une socialisation : « celle d’intégrer dans un ensemble et de transcender l’individu »[5]

Dans le monde imaginal des Jeux paralympiques, en introduisant le coté extraordinaire, le sport crée de l’émotion.  Les médias contribuent à transformer ces sportifs en héros et leur aventure en épopée, avec les combats menés, les rebondissements, les moments de souffrances. En introduisant le sacré dans les spectacles sportifs, en les considérant comme de véritables rituels religieux avec des mises en scènes, il est alors question de fête des corps, d’enthousiasmes collectifs que l’on peut comparer aux rituels religieux des sociétés exotiques.

En outre, en focalisant par exemple sur la prothèse ou l’handicap il y a  volonté de faire figurer l’essence méconnue de la condition humaine. On peut dire que le corps mutilé ou appareillé représente la part d’ombre en chacun de nous, la zone mutilée et appareillée de tout un chacun. Ce corps blessé et incomplet vient témoigne d’une subjectivité particulière, éclairer certains aspects méconnus, obscurs, inquiétants de l’humanité. Le handicap ou la maladie constituent une figure parmi les figures multiples, hétérogènes, fluctuantes qui se proposent à l’individu contemporain pour définir une identité qui est de plus en plus métissée, plurielle.

Ainsi, les iconographies du handisport participent à la mise en évidence de la pluralité de l’identité et s’insèrent dans cette éthique de l’esthétique, éthos qui force à renouveler la perception des choses. Ambigües, ces images créent autant de fascination que de répulsion, mais elles sont également facteurs d’identification, une identification émotionnelle par analogie affective. Dans cette théâtralisation et épiphanisation des corps, on assiste à une sorte de narcissisme collectif qui est cause et effet d’un monde de vie (Lebensvelt nietzschéen).

Le sport apparait comme grand tisserand du lien social et substitut du religieux. Il oblige le sujet à composer avec l’autre, il est un vecteur d’identification. A travers l’imagerie des sportifs handicapés, deux processus d’identification sont possibles : une identification à l’« handicapé » et une identification au « sportif valide » vu comme héros, modèle du sportif au corps parfait. Ce qui est essentiel c’est l’être ensemble suscité par l’identification. Il s’agit d’une véritable ambiance communicationnelle ou le corps en spectacle est cause et effet de communication. On observe dans cette projection vers l’autre un désir de fusion dont le but est d’exister dans le regard de l’autre. L’identité affirmée du sportif handicapé est loin d’être vécue comme réalité intangible, au contraire elle se pluralise à l’excès. Il y a construction d’un corps multiple : l’ouverture de la personne s’élargit jusqu’à intégrer des qualités daïmoniques (l’ange gardien représentant du divin) ou non humaines (animales ou hybrides).

Le sportif handicapé : prototype de l’homme de demain

L’affiche du corps déviant est un analyseur possible des relations que la société entretient avec l’infirmité et des évolutions, conceptions, et traitements de celle-ci. C’est également un analyseur des rapports que la société entretient avec les corps en rappelant la fragilité de la condition humaine. En outre elle semble réactiver en tout un chacun la part d’inhumain de notre être. Le handicap confère une originalité et par là même suscite une émotion pouvant aller jusqu’à l’érotisation. Prenons l’exemple de la Vénus de Milo dont l’amputation des bras est laissée telle quelle (tandis que le nez, la lèvre et le gros orteil ont été réparés) : cette amputation est à la source de l’émotion qu’elle suscite. L’individu handicapé rappelle l’insoutenable fragilité de l’être ; sa mise en image nous amène à modifier notre rapport intime à cette altérité dérangeante à l’intérieur de nous, et réveille en chacun de nous le fantasme originaire du corps morcelé.

Dans le langage des présentateurs et des journalistes sportifs, sont mis en avant, on l’a vu, la volonté et le courage qui tendent à rendre exemplaire la performance produite, mais il faut noter, de surcroit, que cette performance n’est pas uniquement valorisée parce qu’étonnante et suscitant l’admiration, mais parce qu’elle ouvre la voie d’une expérience de l’humain inédite, et surtout interdite aux valides. Appareillées, les personnes handicapées ne sont infirmes : elles renouvellent la perception et les représentations sociales des capacités du corps. Cette hybridation installe ainsi une nouvelle intégration avec le monde, l’objet ou autrui par l’installation de médicaments, de techniques et/ou de machines à l’intérieur même du corps.  Ces êtres humains réparés, exhibant leurs prothèses, auxquels ont été ajoutés des pièces détachées dessinent en creux l’essence de l’homme du futur. On pourrait même dire qu’il s’agit de vrais prototypes de l’homme de demain. La différence entre eux et nous autres, hommes et femmes valides, tient en ce point : nous vivons pour la plupart avec les organes qui nous ont été donnés par la nature à notre naissance, qui ont cru et qui dépérissent sous l’effet du vieillissement naturel, autrement dit notre unité corporelle est encore naturelle, quand les sportifs handicapés, comme ce fascinant sprinter aux deux demi-jambes artificielles Oscar Pistorius, vivent déjà dans une époque future, celle des hommes bricolés. Leur corps n’a plus l’unité de celui des valides, les personnes handicapées sont déjà multiples. Leur unité corporelle est déjà très largement artificielle. Les biotechnologies prévoient la possibilité, dans un avenir proche, de remplacer assez facilement des pièces du corps humain, de même que l’univers des cellules-souches promet la possibilité de la régénération de certaines parties du corps humain. Le vieillissement sera combattu par ces deux moyens (prothèses et régénération). C’est pourquoi nous pouvons identifier les handisportifs comme des  éclaireurs d’une forme de l’homme à venir. L’unité organique reçue à la naissance, que pour l’heure la plupart des humains ont en partage, ne sera plus alors que le souvenir d’un temps révolu.

Le corps handicapé apparait comme un corps hybridé qui non seulement renouvelle les normes, mais remodèle les formes par la prothèse et par la fabrication génétique de nouvelles espèces et de nouveaux individus. Par exemple, l’insertion de la prothèse du genou ou de la hanche va prendre la place de l’organe défaillant en restaurant la fonction articulatoire. Le corps étranger s’hybride avec la masse musculaire du corps naturel dans une recomposition biosubjective du schéma corporel. La chair va se réorganiser autour de l’implant. L‘hybridation apparait donc comme un processus d’adaptation biologique qui transforme le système matériel de l’organisme. L’hybride devient une modalité du devenir de l’existant ; l’hybridation incorpore le monde des autres en nous, il transforme l’humain en un être en devenir et permet de découvrir dans le vivant la mobilité même du temps. Tout ceci aboutit à la création du mythe contemporain cyborg, entité mi-homme, mi-machine dont le but avoué est un dépassement de l’humanité, une mutation post-humaine, censée être libérée des contraintes physiques et morales qui font loi dans nos sociétés. En ce sens, le cyborg ou l’hybride est la l’incarnation par excellence de la postmodernité si on accepte de définir cette dernière comme un mélange organique d’éléments archaïques et d’autres plus contemporains, dont le développement technologique fait part.  Le cyborg est le prototype du combattant modèle, il contient tous les possibles du potentiel humain, et suggère une sortie du labyrinthe des dualismes dans lequel nous inscrivons les corps.

Dès lors, on constate que le fatigant refrain sur l’effort, les valeurs, le courage qui, dans les médias, le monde politique et l’opinion a pris la place d’une attention véritable aux Jeux paralympiques a fonctionné sur le mode de l’idéologie : masquer la vérité. D’une part il témoigne d’un appauvrissement du regard sur l’homme en ignorant que le handicap peut mettre sur le chemin d’une expérience nouvelle de l’humain. (Il ne faut pas sous-estimer cette ignorance dans la mesure où elle traduit une façon insidieuse de rejeter le handicap en supposant cet adage : le monde des forts est le seul monde). D’autre part il empêche de formuler l’observation suivante : les Jeux pour handicapés revêtent une importance anthropologique plus grande que les Jeux pour valides, les champions handisports étant des pionniers. Un jour prochain, les valides seront comme les handicapés d’aujourd’hui : reconstruits, réparés, régénérés. Ils seront transis d’artifices. La portée véritable des Jeux handisports n’a pas été aperçue. Pourtant, Pistorius, vainqueur du 100 mètres pour handicapés, nous en dit beaucoup plus sur l’humanité que Bolt, vainqueur du 100 mètres pour valides.

Cette perspective postmoderne du rapport entre handicapés sportif et médias nous révèlent bien l’obsolescence des discours et analyses actuelles qui entourent l’image du handicap. Par la mise en lumière de la fonction esthétique des iconographies, de l’imaginaire qui entoure de telles figures, et la découverte de nouvelles formes (hybrides) qui dépassent l’humain, l’approche phénoménologique inscrite dans le cadre de la sociologie de l’imaginaire permet de saisir au plus près l’aspect mythique du sportif handicapé. En héroïsant ce modèle, en masquant le coté sombre de son handicap le discours dominant est en réalité une négation de l’handicap et de sa spécificité. Pourtant l’handicap et la maladie sont aussi des expériences humaines dotées d’une valeur propre. En la matière ils nous indiquent la voie possible vers une autre humanité, hybridée. En détenant une forme de pouvoir inaccessible aux valides, l’handicapé sportif semble se rapprocher de l’ordre divin, ou du moins de l’homme du futur. Il  s’agit aussi bien de cela : l’imaginaire sportif et l’handisport ont cette capacité à imaginer le futur. Dès lors, l’handicapé sportif est lui-même le héros de la postmoderne, héros qui par essence offrirait la possibilité de croire à l’impossible, permettrait d’imaginer que l’on peut repousser toujours plus loin, plus haut, plus fort, grâce au courage et à l’exercice de la volonté, les limites du potentiel organique humain.

Bibliographie

Defrance J. (2006), Sociologie du sport, Paris : La Découverte.

D’Ors E. (1985), Du Baroque, trad. d'Agathe Rouardt-Valéry, Paris : Gallimard. (1935).

Maffesoli M. (2007), Eloge de la raison sensible, , Paris : La Table Ronde. (1990).

Maffesoli M. (2007), Au creux des apparences. Pour une éthique de l’esthétique, Paris : La Table Ronde. (1990).


[1] Defrance J. (2006), Sociologie du sport, Paris : La Découverte., p.77.

[2] Eugenio d’Ors, souligne que le baroque est un « éon ». On pourrait dire un état d’esprit, c'est-à-dire une sensibilité que l’on va retrouver transversalement, en de nombreuses époques historiques. État d’esprit où la reliance l’emporte sur la séparation, où la complémentarité remplace l’exclusion, où le relativisme prend la place de l’universel, où la personne plurielle, enfin, se substitue à l’individu à l’identité « indivisible ». Le baroque préfigure le grouillement vitaliste de la postmodernité. Cf. D’Ors E. (1985), Du Baroque, trad. d'Agathe Rouardt-Valéry, Paris : Gallimard. (1935)

[3] Michel Maffesoli, Eloge de la raison sensible, Paris, La Table Ronde, 2005 (1996), p. 107.

[4] ibid., p.111

[5] Maffesoli M. (2007), Au creux des apparences. Pour une éthique de l’esthétique, Paris : La Table Ronde. (1990), p. 34

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