Animal luxus

Écrit par  Emilie Coutant
De l’imprimé léopard qui revient cycliquement à l’emblème thériomorphe de certaines marques (Ferrari, Ralph Lauren, Hermès…), en passant par l’ornementation animale en joaillerie, la figuration de poils, chevelures et fourrures de tout ordre, ou encore la dissémination de certaines espèces (équidés, fauves, reptiles) dans les iconographies publicitaires, l’animal est partout. Créateurs de mode et créatifs publicitaires rivalisent d’imagination dans ce domaine baroque et onirique...

 Article publié dans Les Cahiers Européens de l’Imaginaire n°2. CNRS Editions, Février 2010.

Dans le monde du luxe, ces derniers temps tout particulièrement, les représentations animales ou les mises en image de l’animalité sous diverses formes font florès. Depuis des décennies, les marques de luxe ont recours à des matières brutes, nobles, le plus souvent animales : des cuirs rares, des fourrures de qualités, des peaux d’exception sont gages de qualité, de raffinement et de distinction, valeurs nodales du luxe. Synonyme également de savoir-faire traditionnel de qualité, d’élégance, de richesse et de splendeur, le luxe est forme de prestige, magnificence de l’objet ou du vêtement dans toute sa somptuosité. Lié à l’idée de rareté et à la beauté, le luxe est aussi associé à la sensualité : costumes, étoffes, bijoux, parfums, objets d’arts de la table sont autant d’apparats qui participent à la séduction et à l’effervescence des sens ; le luxe se révèle dès lors comme une manière d’exorciser nos fantasmes et pulsions, et fait appel par conséquent aux représentations de l’animalité, de la bestialité ou encore de la nature sauvage. De l’imprimé léopard qui revient cycliquement à l’emblème thériomorphe de certaines marques (Ferrari, Ralph Lauren, Hermès…), en passant par l’ornementation animale en joaillerie, la figuration de poils, chevelures et fourrures de tout ordre, ou encore la dissémination de certaines espèces (équidés, fauves, reptiles) dans les iconographies publicitaires, l’animal est partout. Créateurs de mode et créatifs publicitaires rivalisent d’imagination dans ce domaine baroque et onirique. L’omniprésence du bestiaire dans le mundus imaginalis du luxe est un indicateur prégnant des changements profonds qui agitent notre imaginaire, questionnent nos sens et  notre rapport à la corporéité. L’observation des iconographies publicitaires du luxe, éclairée par la lecture mythanalytique, méthode développée par Gilbert Durand dans son ouvrage Introduction à la mythodologie (Albin Michel, 1996), offre de véritables clés de compréhension de ce retour à l’animalité. Le luxe tout comme le devenir animal se caractérise par la cyclicité, schème imaginaire de la renaissance périodique et du mouvement qui renvoie au schème de l’animé, du latin anima, signifiant aussi la vie, l’âme, l’animal. Ainsi, dans la mythologie postmoderne, luxus -désignant étymologiquement l’excès- va être à l’origine de décadence, délaissant la pureté de l’ornemental pour mettre en scène un retour des émotions et des humeurs profondes, de la bestialité de nos instincts et pulsions, ou encore le retour de la « sauvagerie ritualisée » dont parle Michel Maffesoli dans son ouvrage Iconologies (Albin Michel, 2008), en somme le retour du barbare en chacun de nous. Animal luxus : luxe animal ou excès de l’âme ?

Un bestiaire fantastique

Le thème de l’animal est très riche en symbolique ; antérieur même à la représentation humaine, il est relié à la sacralité soit comme totem dans certaines tribus primitives, soit comme image vectrice de rituels magiques ou encore à travers certaines figures privilégiées, comme le cheval, le taureau ou encore le serpent, qui organisent l’espace mental et psychique selon un couple d’opposés fondamental, à double connotation sexuelle et religieuse. Toute figure thériomorphe renvoie à quelque chose qui dépasse l’humain, renvoyant pour Carl Gustav Jung dans L’homme et ses symboles « à un une réalité plus haute, divine, ou plus basse jusqu’au démoniaque. Dans cette hiérarchie, l’humain occupe la place du milieu » (Laffont, 1964).  L’archétype animal est profond dans notre psychisme, il se manifeste au travers du symbolisme animal dans l’inconscient collectif, et par l’intermédiaire de multiples représentations forgées de génération en génération. Les marques de luxe usent de cet archétype pour symboliser leur emblème et par là même renforcer l’identité de l’imaginaire de la marque. Lamborghini, Jaguar, Ferrari, Hermès ou Lacoste, pour ne citer que ces exemples, sont associés dans notre imaginaire à des figures thériomorphes telles les fauves, les reptiles ou les équidés. L’animal choisi par ces maisons de couture ou ces industries automobiles diffuse à la marque une part de son symbolisme.

Ferrari HermèsLacosteRalph Lauren

 

Très récurrent dans les emblèmes, la figure de équidé mérite que l’on s’y arrête pour en saisir toute la puissance symbolique. Le cheval constitue un des archétypes fondamentaux que l’humanité ait inscrit dans sa mémoire. On notera qu’il est d’ailleurs l’animal le plus visible dans le monde imaginal de la mode.  Il représente un ensemble symbolique puissamment contrasté et apparaît comme un avatar des trois éléments constituants : feu, terre, eau ; et de son luminaire, la lune. Fils de la nuit et du mystère, le cheval archétypal est entouré d’acceptions symboliques multiples.  Le cheval passe avec une égale aisance de la nuit au jour, de la mort à la vie, de la passion à l’action. Il relie donc les opposés dans une manifestation continue. Il est essentiellement manifestation : vie et continuité. Le cheval symbolise, de surcroît, les composantes animales de l’homme du fait de la qualité de son instinct qui le fait apparaître comme doué de clairvoyance. Symbole donc de force, de puissance créatrice, de vitalité triomphante, de jeunesse qui prend une valorisation sexuelle autant que spirituelle, il représente l’impétuosité du désir : le rôle sexuel de cet animal et sa charge érotique, ont toujours hanté la conscience humaine.  Le symbole hippomorphe va donc servir dans plusieurs iconographies à signifier ce retour à l’instinctuel et au passionnel, à mettre en scène une forme de libération des désirs et des sens. Le taureau représente lui aussi cette ardeur érotique et cette force créatrice, mais également, dans la tradition grecque, le déchaînement sans frein de la violence. On comprend son association à une marque automobile de luxe tel que Lamborghini pour lui conférer toute sa charge sémantique. Les taureaux sont des animaux consacrés à Poséidon, dieu des océans et des tempêtes, et à Dionysos, en tant que représentant de la virilité féconde ; leur visibilité dans les images du luxe signifie à nouveau ce retour du passionnel, du fougueux, de tout cet humus enfoui dans chacun de nous qui ressort pour dévoiler l’humanité dans son entièreté. Les symboliques entourant les fauves ou reptiles sont du même acabit ; faisant partie de couples d’opposés, ces figures participent de la mise en ordre du monde, elles sont cosmogonies, et, par l’ambivalence de leur sens, elles disent la puissance de la centralité souterraine à l’œuvre dans la redéfinition des classifications et des frontières : de l’humanité à l’animalité, de la masculinité et de la féminité ou encore de la civilisation à la barbarie.

Parmi les objets incarnant le luxe au sens propre, les bijoux ou encore les parures de stylos prestigieuses, on retrouve cette dimension baroque et fantastique : l’animal hante l’imaginaire précieux. Toutes les joailleries de luxe ont développé des collections représentant la faune : grenouilles, lézards, limaces, et une quantité de reptiles plus exotiques ; papillons, araignées et divers insectes ; panthères, tigres et autres fauves ; mais aussi des poissons, des hippocampes, des méduses, voire des chimères et toutes sortes de monstres et de créatures fantastiques. Le thème de l’animal est inépuisable en joaillerie, son utilisation est ancienne mais l’on constate un regain pour ce symbole ces dix dernières années. Que ce soit Lalique en 2004 ou Dior, la même année, avec son « Bestiaire Fantastique » ou encore d’autres marques de joaillerie de luxe comme Chaumet, Tiffany&Co., Bulgari, Bucellati, Van Cleef& Arpels ou Chanel, toutes ont imaginé des bijoux ornés de ces figures thériomorphes. Boucheron, en 2008, réalise même une collection de bijoux représentants des animaux mutants (« Chauvéléon », « Camérisson »…). Chez Cartier, panthères, serpents, crocodiles sont à l’honneur depuis des décennies : l’animalité est selon la maison « le caractère de la femme moderne ». Ainsi, colliers, bracelets, broches, bagues ou encore stylos se parent de symboles animaliers.

 eléphant bulgari bracelet serpent pour sb par mucha  fouquet

Les liens entre l’animalité et les joyaux dépassent la simple ornementation. Bijou et joyau, tirant leur étymologie du mot « joie », substantif du verbe « jouir », couvrent un champ sémantique proche de celui de l’animalité, s’étendant de l’exaltation des sens aux aspirations de l’esprit. Le bijou, par sa lumière et la quintessence de ses métaux, est l’expression de l’énergie primordiale, issue du ventre de la terre, chtonienne, qui évoque la libido. Les symboles thériomorphes concernent, eux aussi, toujours des manifestations de la libido. Vincent Lalou et Philippe Cruysmans, qui se sont intéressés de près à l’animalité en joaillerie dans leur ouvrage  Le bestiaire des orfèvres. L’œil du hibou (Acatos, 1994), constatent de la même façon qu’« il n’est pas de civilisation (…) qui n’ait établi de relations étroites entre l’homme et l’animal, celui-ci trouvant dans celui-là les identifications partielles à sa propre nature, sortes de miroirs de ses pulsions profondes, de ses instincts domestiques ou sauvages. »

On trouvait dès la fin du XIXème des ornementations animales en joaillerie : en 1899, Georges Fouquet créa, sur un dessin d’Alphonse Mucha, un bracelet en forme de serpent en or émaillé pour la célèbre Sarah Bernhardt. Ce serpent, parfaitement hybride dans sa conception, correspond bien au goût de la provocation qui la caractérisait. Symbole de l’éternel féminin, ce serpent dont la tête couvre la main donne une impression de dynamisme et de lascivité à la fois. En raison de sa polysémie et de sa pléthorique mythologie, il est difficile d’expliciter toute la symbolique qui entoure le serpent. Gilbert Durand, analysant l’isomorphisme des symboles thériomorphes avec les symboles nyctomorphes (images des ténèbres et de l’eau noire) dans son œuvre Les structures anthropologiques de l’imaginaire(Bordas, 1969) souligne lui aussi l’importance du serpent dans l’imagination humaine en le décrivant comme « un véritable nœud de vipères archétypologiques ».  Le mythe du grand serpent originel est l’expression de l’indifférencié original : il sait que la complémentarité des deux pôles est indispensable à la réalisation de l’harmonie. Il est aussi le maître des femmes et de la fécondité ; de fait, il a une affinité symbolique avec l’ombre, considérée elle aussi comme âme fécondante.  En effet, le serpent jaillit toujours de l’ombre, du dessous, ce serpent femelle est énigmatique, il est l’invisible serpent principe qui habite les couches profondes de la conscience et les couches profondes de la terre. Par sa capacité à nous signifier la duplicité, la coïncidentia oppositorum, la profondeur souterraine, le matriciel ou encore et le dionysiaque, la visibilité de ce reptile est forte dans les représentations animales du luxe, dans les mises en scènes publicitaires comme dans les objets précieux.

Animal luxus

G. Durand rapporte que Bochner et Halpern, dans Application clinique du test de Rorschach, signalent que « le type d’animal choisi est aussi signifiant que le choix de l’animalité comme thème général » (Les structures anthropologiques de l’imaginaire. Bordas, 1969). Cette assertion vaut aussi pour les iconographies du luxe dans lesquelles l’objet n’est pas porteur en lui même de la figure thériomorphe mais est accompagné dans l’image d’un animal choisi pour l’ensemble des symboles et des mythes qu’il évoque. A titre d’exemple purement illustratif, les créateurs de mode imaginant des collections inspirées de l’Orient et plus particulièrement de l’Inde mettront en scène un éléphant.

 

Monture divine ou royale, il est omniprésent dans les mythes d’Inde : le dieu hindou Ganesha, fils de Shiva et de Parvati, est un homme à la tête d’éléphant, il est le dieu de la Connaissance, mais il représente aussi la réconciliation des contraires : sa tête est le macrocosme, la non manifestation de l’être, tandis que son corps représente le microcosme de l’humanité, et donc sa manifestation. L’éléphant sert aussi de monture au dieu de la Foudre Indra et à Kama, dieu de l’Amour. Sa charge sémantique recouvre les thèmes de la séduction, de l’amour et de la sexualité (en psychanalyse il est un symbole phallique). En tant que figure de réunion de contraires, la présence de cette représentation animale dans la mode de luxe nous rappelle que tout un chacun est constitué de deux parts : masculine, féminine ; humaine, animale. Il s’agit de cette « part démoniaque » qu’évoque Michel Maffesoli dans La part du diable, double souterrain que l’on a gardé, collectivement, en chacun de nous, en mémoire, et qui ressurgit dans la mutation postmoderne.

Une autre forme de bestialité est mise en image à travers la représentation récurrente d’un animal spécifique : le chien noir. Archétype animal manifestant le monde du dessous et la symbolique sexuelle, le chien nous renvoie tout comme le cheval au monde souterrain mais aussi aux thématiques de l’initiation et du renouvellement. Le chien en tant que symbole revêt des aspects multiples et contradictoires. Le dictionnaire des symboles de Jean Chevalier et Alain Gheerbrandt (Rober Laffont, 1982) nous enseigne qu’ « il n’est sans doute pas une mythologie qui n’ait associé le chien -Anubis, T’ien k’uan, Cerbère, Xolotl, Gram, etc.- à la mort, aux enfers, au monde du dessous. (…) Le symbole du chien est donc, à première vue, associé à la trilogie des éléments terre-eau-lune, dont on connaît la signification occulte, femelle, tout à la fois végétative, sexuelle, divinatoire, fondamentale, tout aussi bien pour le concept d’inconscient que celui de subconscient. »

Dans une publicité pour Lanvin (2007) mettant en scène un lévrier noir, l’isomorphisme entre l’animal et humain est impressionnant : ce chien noir se tient autour de son cou telle une écharpe. L’homme est entièrement revêtu de noir et nous regarde de front avec le même regard perçant que le chien. Le devenir-animal de l’homme est bel et bien illustré dans cette iconographie nous renvoyant à son aspect souterrain, bestial et démoniaque. D’ailleurs les chiens noirs, mythologiquement, passent pour les compagnons démoniaques des sorcières ou des magiciens (Faust par exemple). En tant qu’ancêtre mythique lunaire, le chien est souvent considéré comme un héros libidineux. Symbole de la puissance sexuelle, il est aussi considéré comme un héros pyrogène, associé à l’étincelle de feu : association chien – feu – sexualité. La couleur noire représentant l’inconscient absolu, la descente dans l’obscurité ; l’apparition d’animaux noirs dans les rêveries de l’imaginaire montre que nous prenons contact avec notre propre univers instinctif primitif qu’il s’agit d’éclairer et de canaliser.

Par conséquent, à la lecture des significations symboliques que revêt le canidé, le recours à ce symbole fort pour mettre en image le désir, la sensualité, la puissance des instincts ou la sexualité, en somme la part animale voire bestiale de l’humanité, n’est pas anodin.

 

La sauvagerie ritualisée

« On raconte que, tous les soirs au crépuscule, les animaux de la forêt se retrouvent autour du même point d’eau pour étancher leur soif. Un soir, à l’heure où les grands fauves vont boire, un homme est apparu. On raconte qu’il s’est approché de la source d’où jaillit une odeur mystérieuse d’une fraîcheur incomparable. Ce parfum, vous n’êtes pas loin de le découvrir. Suivez votre instinct, écoutez et explorez la nature. Guerlain homme. Pour l’animal qui dort en vous. »

La thématique de l’animalité dans le luxe a désormais largement dépassé la simple ornementation de bijoux et la visibilité de telle ou telle bête. A l’instar de cette publicité plaçant « l’homme Guerlain » en plein cœur de la jungle, s’abreuvant en compagnie d’animaux sauvages, de plus en plus de marques ne se contentent plus de mettre en scène des animaux et vont envisager l’espèce humaine dans toute son animalité. Dans une autre publicité, pour la marque de jeans Wrangler, hommes et femmes vivent dans la forêt en meutes, en tribu. Ils renouent avec la nature et leurs instincts naturels : se nourrir, se regrouper, se reproduire et survivre, et nous disent que finalement « We are animals. »

Qu’il s’agisse de mode, de mobiliers, d’arts de la table, de voyage ou d’énergie, on constate ce retour de l’animalité : il y a un besoin de retrouver des racines, de remettre l’humain en perspective avec une nature vierge et sauvage, de reconnaître sa part animale. Pour Michel Maffesoli, dans son ouvrageIconologies, c’est une forme d’ « humanisme intégral qui se donne à voir (…) un humanisme qui, en son entièreté, redit la conjonction du corps et de l’esprit ». Il s’agit d’une sensibilité à la nature, à l’écologie, au terroir, à l’instinct qui se manifeste dans ses représentations de l’ensauvagement. Cette sensibilité naturelle et naturaliste est une expression du retour de Dionysos, qui est décrit par M. Maffesoli comme un « dieu très naturel [qui] a de la glèbe aux pieds. Il est enraciné (..) et nous ramène à ce corps qui est la nature. » Le retour aux valeurs dionysiaques, un des symptômes du nouveau paradigme sociétal, entraîne un vitalisme, un grouillement, forme de fourmillement qui réveillent la part d’ombre, la part obscure qui sommeille dans la profondeur de notre inconscient collectif, il révèle le schème de l’animé qui préexiste en tout un chacun. Pour Serge Moscovici, cet état originaire est état de plénitude, l’homme y éprouve l’unité indistincte du social et du naturel ; dans son ouvrage Hommes domestiques et hommes sauvages il défend cette volonté d’ensauvagement du social : « Rester près de la nature, du monde animal, végétal, minéral, ou y revenir (…) En finir avec la terreur qui inspire le non humain, mettre fin à la phobie qui suscite un autre homme, un homme différent, d’autrefois ou d’ailleurs, consacré bestial ou barbare, retrouver la sensibilité, le contact avec ce qu’il y a d’exubérant dans la fécondité des êtres qui peuplent la terre. (…) ensauvager la vie : ce mot d’ordre résonne comme un mot de désordre. » (Christian Bourgeois Editeur, 1979)

La  part animale est angoissante car elle renvoie l’humain à sa duplicité, à pluralité et à son ambivalence. Pour Maffesoli, dans La part du diable. Précis de subversion postmoderne « l’art redit la « folie des sauvages » qui, d’une manière constante, imprégnait les contes médiévaux et leurs métaphores empruntées aux bestiaires. Sauvages, sang, terre, animaux connotent un savoir mythique : celui du double. » (Flammarion, 2002). L’imaginaire du luxe a succédé à l’art, aux contes médiévaux ou à la littérature d’esprit fabuliste (La Fontaine, Esope) pour mettre en images les formes d’animalité enfouies au plus profond de nous. Des figures comme le rugbyman Chabal deviennent de véritables icônes publicitaires car le poil, la peau, le bestial, le sexuel et tout ce qui relève de l’intimité et du caché se révèle au grand jour. Comme le dit Maffesoli dans Iconologies, « la séduction, en tant qu’icône, exercée par Chabal traduit bien le retour sur le devant de la scène de la sauvagerie ritualisée. »

Dans le prêt-à-porter de luxe, les peaux de bêtes, cuirs et fourrures, sont très utilisées et dans les dernières collections de créateurs ces matières deviennent centrales. Dans l’iconographie publicitaire, associée à ces textures animales, la mise en scène des modèles n’est pas en reste. Il y a une volonté de représenter l’animalité dans ses motifs et dans ses comportements, dans le fond et dans la forme. Hommes et femmes sont présentés dans des postures suggestives, érotiques voire très sexuelles en association avec des symboles thériomorphes, manifestations essentielles de la libido.

L’animalité est la partie primitive de la psyché, elle exprime la libidinalité des sens. Il y a dans notre socialité dionysiaque une nécessité d’exprimer ses pulsions, ses instincts. Ce besoin est mis en images dans les rêveries de l’imaginaire du luxe contemporain. Ces figures thériomorphes des contes et légendes, celles que l’on retrouve dans la science fiction contemporaine, celles encore, s’exprimant dans la théâtralité quotidienne et dans les effervescences festives, tout cela rappelle la double face de notre nature, la duplicité structurelle constituant l’animal humain. Le mundus imaginalis du luxe est là aussi pour nous signifier la multiplicité de notre identité, ses aspects irrationnels qui ressurgissent et permet d’aboutir à l’entièreté de l’individu. Comme l’exprime Carl Gustav Jung dans L’homme et ses symboles, « la profusion des symboles animaux dans les religions ou dans les arts de tous les temps (…) montre à quel point il est important pour l’homme d’intégrer le contenu psychique de ces symboles, c'est-à-dire l’instinct. (…) L’acceptation de l’âme animale est la condition de l’unification de l’individu, et de la plénitude de son épanouissement. (Laffont, 1964) »

 

Bibliographie

Carl Gustav Jung, L’Homme et ses symboles, Robert Laffont, 1964.

Gilbert Durand, Les Structures anthropologiques de l’imaginaire, Bordas, 1969.

Gilbert Durand, Introduction à la mythodologie, Albin Michel, 1996.

Jean Chevalier, Alain Gheerbrandt, Dictionnaire des symboles, Robert Laffont, 1982.

Vincent Lalou, Philippe Cruysmans, Le Bestiaire des orfèvres. L’œil du hibou, Acatos, 1994.

Michel Maffesoli, La Part du diable. Précis de subversion postmoderne, Flammarion, 2002.

Michel Maffesoli, Iconologies, Albin Michel, 2008.

 

Laissez un commentaire

Credits: Website powered by Livod - Logo & Print by Agence Propaganda - Copyright © 2008 - 2015 Tendance Sociale.