La mise en scene du corps masculin dans les medias postmodernes

Écrit par  Emilie Coutant

Communication au Colloque International IVe Biennale de l’AFRAPS du 03 au 06 juin 2009, Montpellier.

 

Introduction

Le corps en mouvement, thème de ce colloque, est une assertion qui résume, à elle seule, l’approche que j’ai moi-même adopté pour saisir et présenter ce qui se trame au niveau de la corporéité masculine. Loin d’entendre les bouleversements du masculin comme une crise de la masculinité, la mutation qui s’opère au sein de ce genre singulier apparaît selon moi comme une nouvelle socialité, un vitalisme, une nouvelle sensorialité corporelle. Dès lors, en utilisant une approche compréhensive telle que la conçoit W. Dilthey c'est-à-dire qui doit « décrire un ensemble primitivement donné et n’être ni explicative ni historique mais descriptive et tenir compte de tous les  faits présents », je me suis employée à appréhender les présentations du masculins au travers des images médiatiques (en particulier les images de mode). Ce matériau de recherche que représente l’image est analysé selon une triple perspective à la fois phénoménologique, anthropologique et herméneutique, et en privilégiant une telle approche englobante, insistant sur les formes (au sens simmelien du terme), l’image nous renseigne sur l’imaginaire de notre société et ses profondeurs ancrées dans l’inconscient collectif. Alors, quelles sont les caractéristiques d’une telle démarche ? Et que nous signifient ces images du masculin sur notre socialité, notre corporéité et notre rapport au monde et aux autres ?

1.Travailler sur l’imaginaire : phénoménologie, archétypologie et herméneutique

 

Travailler sur les images c’est travailler sur les formes de l’image (contenu) et le contexte de l’image. Nos sciences humaines se caractérisent par la recherche de sens et de significations ; le sens ne peut être atteint que par la compréhension du contexte et la signification réside non pas dans la connaissance des causes mais dans la connaissance des éléments reliés entre eux. Cette approche de type compréhensive se nourrit de la phénoménologie, perspective développée par Husserl dès 1913, celle-ci tente d’appréhender intuitivement les phénomènes de conscience vécus. En d’autres termes, la démarche phénoménologique est une sorte de retour à la perception du sensible et aux manifestations de l’apparence. L’image opère le passage de l’impression sensible – la perception du visible- au monde des représentations, animé par l’activité symbolique. L’image, les manifestations de l’apparence, les symboliques prenant sens dans notre imaginaire peuvent être étudiées en s’inspirant des travaux de Gaston Bachelard, Carl Gustav Jung, Gilbert Durand, Roger Caillois, Mircea Eliade ou encore Michel Maffesoli (et bien d’autres). Ces auteurs nous livrent de véritables clés méthodologiques pour analyser symboliquement de telles productions imaginales. Dans sa psychologie des profondeurs Jung nous enseigne que les images oniriques (comme les images publicitaires) s’enracinent dans un fonds commun propre à toute humanité : l’inconscient collectif, structuré par des archétypes, schème a-temporels résultant de l’expérience ancestrale de l’homme devant la même situation. Pour Mircea Eliade, les rêveries de l’imaginaire permettent de faire revivre symboliquement le mythique. Le discours publicitaire, plus figurant que discursif, fait la part belle aux archétypes. Ceux-ci sont porteurs d’une part émotionnelle qui leur assure un certain dynamisme. Il s’est agi dans mes recherches de mettre en évidence ces structures archétypales souterraines qui résident dans l’univers mystico-mythique qu’est la publicité de mode, et qui s’inscrivent dans les profondeurs de notre inconscient collectif. L’imaginaire de la mode est un terrain riche et foisonnant de significations sur notre rapport au corps, aux autres, au monde. Comme tout imaginaire, il se nourrit de ces archétypes, modèles préformés, ordonnés et ordonnateurs. Jung nous indique que les structures archétypales s’organisent selon deux pôles mythiques : l’animus, autour duquel se recentrent les traits de la virilité et du héros vainqueur, et l’anima, son contraire féminin, se présentant sous la figure de la mère, de la Vierge ou de la séductrice. Nous verrons que dans l’imaginaire médiatique, anima et animus, ces composantes de l’âme, sont mis en scène dans les images afin de toucher notre inconscient et d’interroger nos sens profonds.

Il appartient à Gilbert Durand dans son œuvre magistrale Les structures anthropologiques de l’imaginaire d’avoir élaboré une anthropologie structurale permettant une sorte de classification des images selon deux régimes (diurne/nocturne) dans lesquels se distribuent les images archétypales (de notre inconscient collectif). Les structures dynamiques de l’imaginaire sont des résultantes des images primordiales antagonistes sous-jacentes telle que : la nuit, le jour, l’hiver, l’été, les ténèbres, la lumière, « ce qui est haut », « ce qui est en bas »… Durand s’inspire de son maître Gaston Bachelard pour qui les images matérielles, celles que nous nourrissons au contact des éléments cosmologiques fondamentaux (l’eau, la terre, le feu, le céleste) sont les symboles moteurs, les hormones de notre protocole représentatif.

Ainsi, la méthodologie d’analyse des images employée pour saisir et appréhender les formes que la corporéité masculine revêtent dans le monde imaginal de la mode nécessite une herméneutique fine, c'est-à-dire à une interprétation des symboles qui s’enracinent dans les structures de l’imaginaire et dont le sens ne peut être prédéterminé. Deux méthodes s’imbriquent pour parvenir à la signification : en premier lieu, l’homologie structurale, qui permet de distinguer les formes fondamentales et les formes dérivées du mythe, d’approcher l’image dans sa structure même via l’étude des analogies et des constantes au-delà des différences, cette méthode rejoint  celle de la mythanalyse durandienne ; en second lieu, l’induction qui recherche la similitude unissant un « symbolisant visible à un sens invisible ». Deux raisons empiriques motivent une telle « mythodologie » : d’une part, le terrain en lui-même, l’imaginaire de la mode (masculine) qui retrouve dans nos sociétés postmodernes quelques unes des fonctions essentielles de ce mundus imaginalis refoulé par la modernité occidentale et qui se prête dès lors à une telle herméneutique ; d’autre part, le matériau, les formes de l’image, qui contiennent un ensemble d’objets-signes aux symboliques révélatrices.

2.Socialité et corporéité masculine : la mutation postmoderne

 

Le mouvement de la mode masculine suit sensiblement la mutation de nos sens et notre rapport à l’image. Il apparaît donc pertinent d’analyser de prime abord la mise en scène du masculin dans les médias, les présentations des modèles du genre pour en saisir les significations et les soumettre ensuite aux représentations des acteurs. Dans une seconde phase de terrain, j’ai réalisé une quinzaine d’entretiens auprès d’hommes de 20 à 45 ans, auxquels j’ai soumis un échantillon de mon corpus d’images et j’ai été surprise d’entendre à de nombreuses reprises la préférence de ceux-ci pour les images d’hommes en mouvements :

Jérôme : « Ca l’homme allongé, dans le repos, j’aime bien. C’est comme un instant T, comme dans l’effort physique, voire un homme en mouvement, pris dans un instant c’est ça que j’aime. J’aime bien les poses naturelles, vivantes, en action comme au repos mais c’est un instant pris dans le présent quoi. »

 

Guillaume : « La je vois un homme en mouvement, dans une action qui le fait bouger et là, si on parle de la masculinité, je crois que ça illustre pas mal le truc, parce que l’homme aujourd’hui c’est typiquement ça : il est dans un mouvement, il bouge, il va de l’avant, il n’est plus figé dans un temps, il est dans l’instant, dans le mouvement. »

 

En effet, la masculinité aujourd’hui ne se définit plus dans une identité masculine une et unique. La masculinité est plurielle, les mises en scènes de sa corporéité dans les contenus médiatiques soulignent cette multiplicité, tout autant que les enquêtés (qui répètent qu’il n’y a qu’une seule façon de définir la virilité mais qu’il n’existe parallèlement que DES masculinités). Ce qui advient en termes d’identité et d’apparence c’est une sorte de grouillement vitaliste, pour reprendre une expression de Maffesoli. Selon cet auteur, dans son ouvrage L’instant éternel. Le retour du tragique dans les sociétés postmodernes, on assiste au retour d’un temps immobile, instant éternel, celui du mythe et du symbolisme : « l’esprit du temps est à la fusion et sa culture, à l’état de naissance, repose sur la synergie de tous ses éléments. Tout ce qui a trait au présentéisme trouve dans la matrice esthétique un lieu d’élection. » C’est bien cela le caractère de notre socialité : elle est une énergie, un vitalisme, elle met l’accent sur l’hédonisme, le sensible, l’être ensemble, le style et les formes. Il s’agit d’une véritable centralité souterraine, faite d’humeurs, d’émotions, de sensations qui remonte et annonce la (re)naissance d’une homo estheticuspour lequel l’invisible (sous toutes ses formes) a une force spécifique.

Dans les iconographies de mode masculine, cet invisible, cette part d’ombre qui pétrie notre humus, prend place au sein des symboles et des objets-signes parsemés dans les décors et les modèles. C’est bien le retour à l’animalité voire à la bestialité qui va être mis en images. Ou encore la mise en scène des corps dans des orients mythiques ou dans des paysages sauvages et naturels qui excitent nos désirs de retour à la nature et aux traditions. Cette une sorte de (re)naissance en ce sens où elle redonne signification aux éléments du passé que l’on avait cru dépassé. Il s’agit d’un retour cyclique, on pourrait parler de l’éternel retour nietzschéen. Et l’on constate bel et bien ce retour de Dionysos sous forme d’une socialité aux multiples effervescences dionysiaques Il s’agit bien sur d’archaïsmes repensés en fonction du présent. Et c’est bien cela la postmodernité : mélange organique d’éléments archaïques et d’autres plus contemporains, dont le développement technologique fait part. (…) Mélange qui obéit à une logique contradictorielle qui n’entend pas dépasser les contradictions en une synthèse parfaite mais les maintient en tant que telles. La postmodernité est une harmonie des contraires. Cettecoincidentia oppositorum d’antique mémoire est parfaitement illustrée par les modèles masculins qui tiennent en eux cette part humaine et cette part animale, ce renouveau moderne et ce retour au traditionnel, cette part masculine et cette part féminine, mais aussi tous ces éléments en conjonction, en synergie que sont le tribalisme, le souci du territoire (terroir), l’attention à la nature, la religiosité, le plaisir des sens d’un coté et le développement technologique, le polyculturalisme des grandes villes, l’activité communicationnelle, les divers syncrétismes…

Il s’agit bien d’un mélange (des styles, des époques, des lieux, des genres) qui est offert à notre vue. Il y a une volonté de jouer sur l’ambiguïté, le flou des frontières jusqu’à aller jusqu’à l’hybridation des êtres dans le paraître (cf. les modèles de types androgynes qui foisonnent dans l’imaginaire de la mode à la fois masculine et féminine). On assiste en fait à une sorte de féminisation et d’orientalisation du monde. Maffesoli nous dit : «  Les divers orients mythiques qui font intrusion dans la postmodernité renouent avec les puissances impersonnelles, et avec l’inéluctabilité de leur action. Que ce soit les divers philosophies, ou plus simplement les techniques, bouddhistes, hindouistes, taoïstes, les voyances africaines, en prise directe avec les forces telluriques, les cultes de possession afro-brésilienne, sans oublier les multiples pratiques du New Age, tout cela met l’accent sur le fait que l’individu n’est, au pire, que le jouet, au mieux, le partenaire de forces qui le dépassent. » En somme cette orientalisation du monde transforme notre socialité et notre corporéité vers quelques chose de plus mouvant, une forme plurielle, synergique, vitaliste qui fusionne des éléments archaïques, orientaux, à des choses plus modernes, nouvelles. Sorte de renouvellement cyclique, cet esprit du temps se présente comme un patchwork protéiforme qui nous rapproche d’une conception baroque du monde L’historien reconnu de ce « style », Eugenio d’Ors, souligne que le baroque est un « éon ». On pourrait dire un état d’esprit, c'est-à-dire ne sensibilité que l’on va retrouver transversalement, en de nombreuses époques historiques. État d’esprit où la reliance l’emporte sur la séparation, où la complémentarité remplace l’exclusion, où le relativisme prend la place de l’universel, où la personne plurielle, enfin, se substitue à l’individu à l’identité « indivisible ». Le baroque préfigure le grouillement vitaliste de la postmodernité.

Dans une telle configuration sociétale, les mises en scènes des corps masculins apparaissent donc en contradiction avec la masculinité traditionnelle figée dans ses rôles et dans l’acception commune de la virilité. La masculinité se révèle mouvante, en mouvement, en mutation, non mise à mal, mais mise à l’épreuve du renouveau postmoderne qui bouleverse les valeurs de notre socialité dont l’apparence en est le creuset. La masculinité se féminise, s’orientalise, va chercher sa part d’ombre dans les profondeurs de notre inconscient collectif et dès lors, l’imaginaire de la mode masculine va convoquer tour à tour des invariants anthropologiques, les archétypes, tel que la figure de l’Androgyne, le mythe du Puer Aeternus, ou encore récupérer les signes du grand Narcisse par l’usage de symboles clés tel que l’eau, l’ombre, les miroirs. Pour comprendre et saisir au plus près l’ensemble des mutations de la corporéité masculine, les travaux sur l’imaginaire via la recherche archétypologique et les méthodes herméneutiques apparaissent comme des pistes de recherches des plus pertinentes.

 

 

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