Lundi, 13 Juin 2016 10:19

Les maisons (sont) closes… depuis 70 ans

Écrit par  Faustine Carrée

Depuis le 13 avril 1946, en France, les maisons closes sont fermées, et deviennent illégales. Retour sur cette loi appelée « loi Marthe Richard » et sa créatrice, sur l’imaginaire autour de la prostitution, et sur la notion de responsabilité.

Prostituée, aviatrice… et femme politique

Marthe Richard - © Tendance Sociale 2016

Marthe Richard (1889-1982) était une femme politique, mais aussi une aviatrice, une espionne, et bien avant cela, une prostituée. Elle fugue de chez ses parents à l’âge de 16 ans, et s’embourbe rapidement dans un réseau de proxénétisme, à Nancy, où elle travaillera dans des bordels à soldats et autres « établissements de bains ». Malgré cela, elle deviendra par la suite une respectable bourgeoise, en se mariant à un riche industriel en 1915. Elle veut faire table rase de son passé et découvre alors les joies de l’aviation, tout en revendiquant son côté féministe : elle est et restera la sixième femme à obtenir le brevet de pilote, et elle fut aussi membre de la Stella, célèbre aéroclub féminin luttant pour la place des femmes en tant que professionnelles et sportives dans le monde de l’aviation.

Veuve de guerre, elle devient espionne durant la Première Guerre Mondiale, grâce aux relations de son amant. Marthe, alias « L’Alouette », remplira différentes missions jusqu’en 1917, et sera même nommée agent double. Puis pendant la Seconde Guerre Mondiale elle intégrera les Forces françaises de l’intérieur, et se considérera ainsi en tant que résistante, malgré les nombreuses controverses existant à ce sujet…

C’est grâce à ce parcours peu banal qu’elle est élue conseillère dans le 4e arrondissement de Paris. En 1945, le 13 décembre exactement, Marthe Richard dépose devant le Conseil Municipal son projet de fermeture des maisons closes, qui sera accepté.

De la joyeuse catin à la traînée… retour sur un imaginaire

L'imaginaire de la prostituée - © Tendance Sociale 2016

Paris est une ville connue, en particulier au XIXe siècle, sous le nom de la ville de l’Amour. A la tombée de la nuit, le paysage urbain se transforme, il y a les calèches qui se font plus discrètes, les ruelles mal éclairées, les talons qui résonnent sur les pavés… c’est une ambiance qu’on retrouve dans les romans, les films, les séries. Des femmes s’emparent de la nuit et font vivre aux hommes tous les fantasmes du monde. Ces femmes sont : soit de simples ouvrières en manque de revenus, soit des pimbêches voulant user de leurs charmes.

Dans d’autres pays, à d’autres époques, on parle et on entend parler d’esclaves sexuels, de commerce de l’amour dans les pays de l’Est, de vitrines exposant des femmes en tenue légère en Belgique, de transsexuels en Thaïlande… réalités ou mythes, il y a une construction sociale autour de la prostitution.

Aujourd’hui, dans l’imaginaire collectif, en France voire en Europe, la prostituée n’est pas une femme libre et ne veut pas être reconnue socialement. On voit la prostituée comme une victime, dominée et exploitée par des criminels avides d’argent. Ainsi on condamne cette pratique, car elle ne correspond pas à notre « morale sexuelle ».

En France, en octobre 2005, lorsque des prostituées ont manifesté dans la rue pour revendiquer un statut et un droit à la sécurité sociale, on rigolait d’elles, on trouvait leur choix trop choquant. Si ces femmes sont allées jusque dans la rue pour réclamer des droits, étaient-elles donc vraiment « esclaves » de leur travail ? Si c’est un choix qu’elles ont fait en tout liberté, pourquoi alors les restreindre et les punir, sous prétexte qu’il faut les protéger ? La question a le mérite d’être posée car elle suppose beaucoup d’autres pistes de réflexion, notamment celle de la santé publique. Mais nous pouvons nous rendre compte que beaucoup de lois et réglementations sont finalement créées à partir de valeurs subjectives, et de mœurs bien ancrées.

De plus, si dans cet article nous nous sommes davantage attardés sur la prostitution féminine, il ne faut pas oublier que le phénomène concerne aussi beaucoup d’autres populations et situations.

Excuser l’inexcusable ?

Strass Syndicat du Travail Sexuel  - © Tendance Sociale 2016

Comme l’a étudié Sarah-Marie Maffesoli, jusriste au STRASS, Syndicat du Travail Sexuels (voir par exemple ses articles "Le traitement juridique de la prostitution" in Sociétés n° 99, 2008/1 et "Le travail sexuel entre non-lieu et non-droit" in Le sujet dans la cité , n° 2, octobre 2011), le traitement juridique de la prostitution ouvre à lui tout seul le débat : si la prostitution est légalisée, est-ce une façon de « déstigmatiser » les principales personnes concernées, ou est-ce un acte hypocrite, permettant de fiscaliser l’activité et donc de générer plus d’argent pour l’Etat ?

Ce qu’il est finalement intéressant de retenir, c’est que Marthe Richard, à travers l’instauration de son projet de loi, ne tentera pas de dénoncer les prostituées, ou même les proxénètes. La véritable responsable de cette « débauche organisée » est, selon elle, la société.

On en revient à un éternel débat : quelle différence entre « fautes » et « causes » ? On pointe du doigt les coupables, mais ils ne sont peut-être pas nécessairement les responsables. Sur le cas de la prostitution, on a tendance à vouloir punir les racoleuses, voire les clients. Pourquoi les viser ? Car ils sont le lien direct entre l’acte, et l’illégalité. Mais pourquoi ne pas observer au-delà, étudier comment et pourquoi un tel phénomène s’est mis en place ? Une prostituée est avant tout un individu, et qu’est-ce qui a poussé (forcé ?) cet individu à se lancer dans cette situation ? Et l’homme qui vient voir cette prostituée pour avoir des relations sexuelles, régulièrement ou non, qu’est-ce qui le motive dans sa décision de passer à l’acte ? Si l’on tente de comprendre cela, peut-être pouvons-nous trouver des solutions, permettant de prévenir, plutôt que punir.

La sociologie se donne pour mission d’étudier le monde social, les facteurs influant sur les évènements que nous vivons chaque jour. Même si chaque individu a sa liberté, en agissant sur les mécanismes sociaux, nous pouvons mieux nous adapter à ce qui nous entoure.

 

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