Approche phénoménologique du corps androgyne.

Écrit par  Emilie Coutant

Article approfondissant une communication réalisée lors du Colloque des 20 ans du GRACE (Groupe de Recherche sur l'Anthropologie du Corps et ses Enjeux) le 25 janvier 2008.

De la littérature romantique et décadente à la mode masculine postmoderne

Depuis quelques années, la mode masculine n’a cessée d’être le théâtre d’importantes mutations au niveau des corps mis en scène à travers les figures du mannequinât. Le terme « mutation » est employé à dessein puisqu’il signifie, par son étymologie latine mutare, le changement de peau ; il semblerait en effet que l’homme, pris dans sa singularité de sexe, soit en train de véritablement modifier son enveloppe charnelle, révélant par là même une corporéité nouvelle. Ce passage du corps-sujet de l’homme au corps-objet, notamment dans les médias, a suscité une transformation d’un corps masculin dur et viril vers un corps davantage androgyne. Fruit de mes recherches passées, l’androgynie du corps masculin, analysée dans les modèles de représentation et d’identification et les figures contemporaines du masculin dans les médias, pose la question du statut du corps dans notre société postmoderne. Miroir du social et analyseur privilégié des rapports hommes/femmes, le corps masculin n’est plus perçu comme autrefois. Il n’est plus le corps viril, rigide, performant, sans affects. Désormais, il revient sur le devant de la scène comme corps sensible, plein d’émotions et de sensibilités. Le corps se présente comme un étalon de mesure pour appréhender le monde social et humain dans sa corporéité essentielle. La corporéité aujourd’hui nous renseigne sur notre socialité. A bien des égards, le corps, dans la socialité postmoderne, semble envahi par le monde sensible. Tel un langage primitif, le corps va chercher à exprimer son animalité. On assiste bel et bien à un retour du corps érotique, du corps sensible, comme forme de jaillissement de la nature. Ainsi, se déploie tout un imaginaire de la nature et du corps, à travers des images qui nous renvoient au Romantisme, qui va caractériser une nouvelle cosmologie dite érotique[1]. Que nous indique la féminisation et l’orientalisation du corps masculin représenté ? Que signifie cette androgynie qui se révèle au fil des images ? Pour répondre à ces questions, après avoir étudié l’origine mythologique de l’androgyne et son recours dans la littérature romantique et décadente du XIXe siècle, nous développerons, dans une perspective phénoménologique, l’idée du « corps vivant » et du « corps propre » et nous appréhenderons les formes nouvelles de ce type de corporéité dans notre société afin de mettre en évidence les différents rôles et statuts du corps. A la fois liant et producteur de styles et de stéréotypes, le corps postmoderne se présente de surcroît comme une corps en gestation et advenant, un corps révélant son organicité et son animalité, dévoilant par là même son ambiguïté. L’actualisation du modèle androgyne dans la mode d’aujourd’hui en est un indicateur prégnant.

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La figure de l’androgyne en tant que telle est complexe à définir. Androgyne vient du grec andrôn qui signifie « homme » et de gynê qui signifie « femme » : il signifie un être humain dont l’apparence ne permet pas de décider à quel sexe il appartient. Quand une personne est physiquement porteuse des deux sexes on parle plutôt d’hermaphrodisme. Il ne faut donc pas confondre androgynie et hermaphrodisme. Le terme d’ « androgyne » a servi à caractériser des êtres humains ambigus, mais peut aussi renvoyer à une figure religieuse.

En effet, dans la définition philosophique du terme, l’androgyne initial n’est qu’un aspect, une figuration anthropomorphique de l’œuf cosmique. On le trouve à l’aube de toute cosmogonie comme à la fin de toute eschatologie A l’alpha comme à l’oméga du monde et de l’être manifesté se situe la plénitude de l’unité fondamentale, où se confondent les opposés, soit qu’ils ne soient encore que potentialité, soit qu’on ait réussi leur conciliation, leur intégration finale. Mircea Eliade, qui a beaucoup travaillé sur les mythes et notamment celui de l’androgyne, en cite de nombreux exemples tirés des religions nordique, grecque, égyptienne, iranienne, chinoise, indienne. Appliquée à l’homme il est normal que cette image d’une unité première ait une expression sexuelle, présentée souvent comme l’innocence ou vertu première, l’âge d’or à reconquérir. Selon Mircea Eliade, le masculin et le féminin ne sont qu’un des aspects d’une multiplicité d’opposés appelés à s’interpénétrer de nouveau[2].

 

La définition de l’androgynie nous montre à quel point son aspect mythique est important puisqu’il est à l’origine de la définition actuelle que l’on en connaît.(...)


[1] Je renvoie ici aux travaux d’Olivier Sirost notamment à son texte « La connaissance érotique » in Sociétés n°69 – 2000/3.

[2] Mircea Eliade, Méphistophélès et l’androgyne. Ed. Gallimard. 1962.

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