Dimanche, 24 Mars 2013 10:21

L'imaginaire de la violence dans le rap

Écrit par  Emilie Coutant

Interview Emilie Coutant par Atlantico - 24/03/2013 - "Menaces, bagarres : que révèle le comportement des rappeurs français ?"

Après des mois d'affrontements par morceaux interposés, la tension ne retombe pas entre les rappeurs français Rohff et Booba ou Booba et La Fouine. Simple coup marketing ou véritable haine ?

Boobe. Rohff. La fouine. Le clash. Atlantico. Tendance Sociale. Emilie Coutant. 2013

 

Atlantico : La Fouine, Booba, Rohf s’affrontent par vidéos interposées depuis des semaines. Leur haine est palpable et la menace physique à peine voilée... Mais pourrait-il s'agir d'un simple petit arrangement entre amis pour faire vendre ?

Emilie Coutant : La querelle que se livrent ces rappeurs à travers leurs chansons, leurs enregistrements vidéos ou lors d’interviews pour les médias est loin d’être « du chiqué » comme on a pu l’entendre, ou destinée à faire vendre davantage de disques. Si cela a été assimilé à un classique « battle » (petit jeu scénique où deux rappeurs se clashent par micros interposés) du fait du mode d’expression choisi de prime abord (les paroles de leur musique), les tensions entre les intéressés sont bien réelles.

L’escalade de la violence des propos et des menaces de confrontation est à prendre au sérieux d’autant que des faits ont quand même eu lieu (vidéo de la bagarre à Miami postée par Booba, balles tirées sur la voiture de La Fouine…) Même si la médiatisation du clash fait du buzz (qui profite aux ventes de disques), l’animosité entre les protagonistes existe bel et bien. Elle est très présente aujourd’hui chez de nombreux acteurs de la culture rap, qu’ils soient artistes ou simples amateurs, car elle représente un levier de résistance face à la dureté de leur existence.

 

Le rap parlait il y a quelques années de problèmes sociaux (intégration, religion, sexualité...). Désormais, c’est la violence que les rappeurs posent sur leurs disques : pourquoi cette dérive ? Leur musique est-elle si mauvaise qu’ils prennent le chemin des menaces et de la haine ?

Le rap n’est pas de la mauvaise musique. Comme dans tous les styles musicaux et toutes les productions de l’industrie du disque, il y a du bon et du mauvais. Comprendre les valeurs qui caractérisent un style musical ne doit pas se faire de façon manichéenne. Il s’agit tout d’abord de comprendre l’origine du rap et l’attrait qu’il représente pour ceux qui en font et ceux qui en écoutent.

Oui, certaines chansons de rap sont traversées par des discours de violence et de haine, qui font écho aux situations de violence qui ont régulièrement lieu dans les banlieues. Cette violence est exprimée car elle existe, on pourrait dire alors que le rap agirait comme un exutoire permettant de l’évacuer. Mais il serait trop simpliste de qualifier le rap d’exutoire alors qu’il exprime avant tout une part de la vie humaine et sociale.

La culture rap manifeste un rejet de cette violence sourde, dont on parle peu, la forme institutionnelle de la violence représentée par la rationalisation généralisée de l’existence. Le rap parle aux marginaux, aux exclus, à ces jeunes et moins jeunes, ces hommes ou ces femmes qui ne se reconnaissent pas dans les institutions de notre société. Car celle-ci les a oublié il y a bien longtemps.

Aux Etats-Unis, le rap est connu pour être une vraie guerre des clans ; elle s’est d’ailleurs souvent terminée par des morts, comme 2Pac ou Notorious. Là-bas, des rappeurs s’affrontent et se tuent et la violence a toujours été leur fond de commerce : est-ce le futur du rap en France ?

La guerre des clans qui anime le rap US et aujourd’hui français est, encore une fois, la forme visible/starisée/médiatisée de l’affrontement des bandes qui existe dans certains zones urbaines. Cette médiatisation est intéressante pour comprendre les codes et valeurs qui fondent l’imaginaire de la culture rap et, au-delà de la musique, les codes et valeurs à travers lesquels se reconnaissent les hommes qui partagent une réalité sociale semblable.

L’analyse des discours met en lumière l’utilisation des champs lexicaux de la résistance, de la guerre bien sûr mais aussi du feu. L’idée est tout embraser mais également de tout éteindre (cf. la remarque de Booba à propos de Rohff et Laouni : « je vais les éteindre ») Sachant que le feu est à la fois symbole de mort et de renaissance, à la fois dévorant et régénérant, il rappelle l’aspect positif de la destruction, et ici, de l’expression de la violence : il permet de faire advenir quelque chose de nouveau. Ces hommes qui expriment leur désarroi face à leur exclusion sociale, face au sentiment d’être oublié par la société, face à la dureté de leur réalité quotidienne, de façon violente et destructrice manifestent par là même leur désir de changement, de renouvellement de leur condition d’existence, en un mot, leur désir de vie !

En outre, l’analyse des figures de la culture rap en France à l’instar de Booba, La Fouine ou Rohff révèle les traits de caractère et les images qui sont valorisées par les hommes et qui participent à la construction de leur identité masculine. Dans leurs clashs interposés, le choix de certains décors pour les vidéos n’est pas anodin, à l’instar de la salle de sports dans laquelle se présente Booba, haut lieu de compétition et de mesure de la virilité.

Par ailleurs, dans la réalité des quartiers, un univers dans lequel transitent drogues, armes de poings et armes à feu, ces mises en scène de confrontation n’est pas sans rappeler l’imaginaire Scarface et sa figure Tony Montana, fortement valorisés par les hommes issus de ces milieux et adeptes de la culture rap. Cette musique fournit ainsi un lot d’icônes et de stars auxquels ceux qui l’écoutent peuvent s’identifier et dans lesquels ils peuvent se projeter. Ils sont d’ailleurs nombreux à prendre position dans commentaires sur les vidéos des clashs, en défendant leur préféré et dénigrant ses adversaires, comme s’ils participaient en tant que protagonistes de la confrontation.

Le rap, genre musical déjà peu accepté par les médias, n’a-t-il pas tout à perdre de cette escalade de la violence ?

Notre société n’a en tout cas rien à gagner en ignorant ces formes d’expression virulentes et ces manifestations de la part d’ombre qui révèle à la fois la vulnérabilité de ces populations et leur désir d’être entendu. Les productions culturelles ont toujours œuvré à rendre visible ce qui demeurait caché. Il est de notre travail de chercher ce qui se cache sous la surface des choses et ne pas limiter notre regard aux formes émergées des icebergs.

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