He'enalu: glisser corps et ame

Écrit par  Emilie Coutant

6h10, je me réveille, j’ouvre la fenêtre, je les entends. Premier jour de l’automne. J’avale un café corsé, j’enfile mon sac à dos, j’enfourche ma bicyclette. Pas un brin de vent. 6h12, je quitte le chemin de la Jalousie, je roule à vive allure, je tourne à gauche direction Bud Bud. Battements de cœur.6h15, l’odeur humide de la forêt rafraîchit mon visage, les gouttelettes de rosée recouvrant mon guidon éclaboussent mes doigts encore tout chauds, je pense à elles. J’arrive presque à hauteur de l’entrée n°16, je constate que je ne suis pas la seule à avoir écourté ma nuit pour les retrouver. Salutations du regard. 6h17, j’accroche mon vélo à un arbre, je détache mon jouet du porte-bagages, je le glisse sous mon bras avant d’entamer l’ultime course à travers les pins en quête du Saint Graal. Excitation. 6h20 j’arrive sur la plage, les premières lueurs du matin illuminent les ondes déjà formées. L’alchimie a opéré, elles sont là, sublimes et puissantes, pour nous faire frissonner et vibrer ensemble. La valse des vagues et des surfeurs va pouvoir commencer. Entre jeu de séduction avec l’abysse océanique et dépassement spirituel et physique de soi, la passion du surf et l’amour des vagues s’apparentent à une quête quasi mystique et poétique d’un espace-temps comme celui-ci. Il est 6h25, entre tranquillité et mouvement, les courbes des vagues se dessinent à la perfection, appelant nos corps impatients à venir les épouser. Ici et maintenant.

Une belle session de surf commence souvent très tôt et combine à peu près toutes les conditions citées en introduction : une météo douce et ensoleillée, des lumières et des couleurs d’exception, des vagues qui déroulent parfaitement, des amis avec qui partager ces instants et surtout le sentiment d’être « au bon endroit, au bon moment ». Comme en amour, la passion du surf exige des sacrifices pour pouvoir savourer de tels moments privilégiés. Se lever à l’aube en fait partie, enfiler une combinaison en néoprène déjà mouillée et entrer dans une eau à 8° en plein hiver participe également à ce dévouement. Par amour du surf, dominé par un désir irrépressible de glisser sur ces parois d’eau, le surfeur affronte toutes les conditions, et se confronte aux éléments naturels qui se révèlent parfois coriaces et puissants. Pour atteindre l’osmose durant quelques secondes, le surfeur est guidé par une force intrépide qui le pousse à se faire malmener par les vagues pendant de longues minutes, à ramer vigoureusement vers elles, puis avec l’une d’entre elles, pour enfin ne faire plus qu’un avec celle-ci. Aucune explication rationnelle ne saurait résumer cette attraction infinie et permanente du surfeur à ces courbes sinueuses, ce lien mystique et onirique qui unit le pratiquant à la puissante mécanique océanique. Il s’agit tout à la fois d’une recherche de détente et d’adrénaline, d’une quête d’évasion et d’action, d’une déconnexion à la terre et de (re)connexion à l’élément aquatique, primordial et fécond. La vague, élément à la fois imprévisible et cyclique, sorte de symbole sublime de l’énergie féminine, est objet de fascination (voire d’incantations) pour les surfeurs. Assombrie dans la profondeur abyssale du « tube », ou illuminée par les rayons du soleil qui traverse son enveloppe, la vague apparaît comme une création artistique de Dame Nature, qu’il faut savoir célébrer, en dépit (ou surtout du fait) de son caractère éphémère. Dans cet imaginaire du clair–obscur, monde de la vie et monde du dessous, la poésie océanique des vagues fonctionne comme une mana, véritable puissance spirituelle qui réaniment chez les surfeurs de puissants archétypes mythiques, façonnent en eux un rapport unique aux éléments cosmogoniques, et se transmet tel un savoir ésotérique.

En ce sens le surf s’apparente à un voyage initiatique : l’immersion dans l’océan fait office de purge et permet la régénération du corps en son entier. Passage préalable à l’entrée dans l’abysse , la plage représente alors la frontière entre le conscient et l’inconscient. Dans les rêves et les mythes, c’est souvent le lieu d’émergence des contenus de l’inconscient, l’espace frontalier au sein duquel ce duo conscient-inconscient traduit en images perceptibles les forces obscures agissantes depuis les profondeurs les plus intimes de l’être, tapies dans l’ombre et les ténèbres. Ainsi, dès qu’il quitte le rivage, l’inconscient se laisse submerger par ces images d’envahissement et d’engloutissement par les eaux profondes et maternelles. Gilbert Durand dans son ouvrage Les Structures anthropologiques de l’imaginaire, inspiré des écrits de son maître Gaston Bachelard sur L’Eau et les rêves, nous délivre les clés de compréhension de cet imaginaire aquatique primordial. L’eau représente pour nos auteurs la materia prima par excellence, renfermant le secret de la Terre Mère en tant qu’immense réservoir de potentiels dans lequel on peut puiser une force nouvelle. Ainsi, s’immerger dans les eaux c’est retourner aux sources, se ressourcer, telle une pratique initiatique impliquant régression et désintégration pour atteindre réintégration et régénérescence : l’eau réveille l’organisme. Elle est essentiellement source de vie, forme substantielle de la manifestation, élément de régénération corporelle, et donc symbole de fertilité et de fécondité. L’eau est, en ce sens, le réservoir de toutes les énergies et de toutes les capacités de création, préalable donc à l’idée de renaissance, à la fois mort et vie.

En pénétrant cette eau fraîche, sombre ou lustrale, le corps du surfeur s’abandonnant au rythme des ondes évacue la surcharge mentale et spirituelle par l’aspersion, l‘immersion, puis par la contemplation et la concentration sur une chose unique : la vague. Ressentie comme une véritable renaissance à la vie, la pratique quotidienne donne l’impression à certains surfeurs de se sentir « lavé », « propre », « nouveau ». L’entrée dans l’océan permet de se purger des problèmes qui « salissent » la conscience, d’oublier les soucis du quotidien et d’atteindre la sérénité tout en tentant de dépasser ses limites. A travers la quête d’une vague mythique, la fréquentation de hauts lieux, l’affrontement à la nature, l’amoureux des ondes marines exprime un désir de retour à l’essentiel, à l’authentique et manifeste par là même un rapport ancestral au monde, à l’autre, ce grand Autre de la Nature. Approchant la catharsis, la danse sacrée du surf révèle une relation de désir et d’amour infini aux éléments océaniques.

Qu’il soit débutant ou expert, le surf procure à tout pratiquant des émotions et sensations très proches de celles que l’on ressent en Amour : la boule dans le ventre  liée à l’appréhension avant d’entrer dans l’eau, l’excitation durant les phases préliminaires de préparation physique et mentale, les frissonnements aux premières caresses de l’eau sur le corps, l’accélération du rythme cardiaque lors de la montée au line-up, l’adrénaline au moment où l’on entame la descente dans le creux, l’extase lorsque que l’on pénètre les profondeurs du ventre de la vague, et enfin la béatitude et le bien-être à la sortie d’une belle vague ou d’une bonne session. Dans ses expériences de glisse, le surfeur semble nouer une relation intime à l’océan. Glisser signifie véritablement effleurer un élément, caresser une onde, dessiner délicatement une courbe.

Elément féminin par excellence, l’eau et la vague sont chargées de dimensions charnelles et sexuelles qui convoquent tour à tour l’imaginaire des naïades et des nymphes, le complexe de Nausicaa ou encore celui d’Ophélie. La mer en tant qu’abysse féminisé et maternel est l’archétype même de la descente dans les ombres, la nuit, le creux, qui est inséparable, selon Durand, des schèmes de l’avalage sexuel ou digestif. Le lexique du surf compte d’ailleurs nombre de termes renvoyant à cette dimension féminine, amoureuse, sexuelle à l’instar des « ondines », génies féminins des eaux dans la mythologie germanique, désignant en surf les femmes pratiquantes, de la « lèvre », partie supérieure de la vague qui commence à déferler, du « flow » se traduisant par l’écoulement ou le flux, du ride, terme désignant l’action de surfer la paroi et qui renvoie bel et bien à une chevauchée des vagues jusqu’à pénétrer le « cœur de la vague », cet endroit clair-obscur dans lequel tout surfeur expérimenté cherche à se placer le plus profondément possible de façon à « tuber ». Le but de cette manoeuvre est de rester le plus longtemps à l’intérieur, alors que la vague semble l’engloutir.

L’entrée dans la vague évoque l’imagerie de la descente et de l’avalage. Cette dernière confère des impressions de vertiges et s’apparente à un voyage dans les profondeurs, à un rêve qui renvoie à la réminiscence d’un état antérieur à la vie. Cette image du surfeur niché dans le tube peut également être interprété comme un fœtus dans l’attente d’une sortie imminente. Sortir du tube, « ce royaume amniotique », c’est naître, ou plutôt renaître. Cette aspiration de l’être, composante dynamique de toute représentation du mouvement l’attire vers l’abîme. Dans le tube le surfeur disparaît, il devient invisible et renvoie alors au « secret intime de l’être » évoqué par Marie-Louise von Franz dans son article « L’homme cosmique, image du but de l’individuation et de l’évolution humaine » au sein de l’ouvrage collectif, Jung et la voie des profondeurs (Editions La Fontaine de Pierre, 2003, 3è éd.). Au sein de cet espace singulier et éphémère, puissante caverne d’eau et d’air, le surfeur et la vague ne font plus qu’un. Ils s’imbriquent, fusionnent, s’unissent pour quelques instants, et vibrent ensemble. Véritable moment de jouissance et d’extase pour un surfeur, le tube représente un des rares et purs moments d’harmonie entre l’homme et la nature. Il éveille ce que Roman Rolland nomme « le sentiment océanique », cette volonté de ne faire qu’un avec le monde, de dépasser toutes les limites pour parvenir à cette sensation de l’éternel, ce moment « sub specie aeternitatis » selon Spinoza.

Sous l’activité de surface réside la profondeur et l’immensité de l’océan, tout comme sous le monde des perceptions sensorielles réside l’immensité de l’être. Il s’agit alors de s’éprouver un avec le tout, de communier en esprit avec les éléments du cosmos. Ce que décrit fort bien le terme polynésien « he’e nalu » ancêtre du surf moderne, qui signifie glisser sur la vague, faire corps avec elle, communier en esprit avec elle jusqu’à échanger son âme avec la sienne. Infini et profond, immense, l’océan offre son amour à tous. A tous ceux qui le célèbrent et le magnifient jour après jour.

 

Bibliographie :

DURAND Gilbert, Les Structures anthropologiques de l’imaginaire, Paris, Bordas, 1969.

BACHELARD Gaston, L'Eau et les rêves : essai sur l'imagination de la matière, Paris, José Corti, 1942.

SCHIFFTER Frédéric, Petite philosophie du surf, Paris, Milan, 2005.

SAYEUX Anne-Sophie, Surfeurs, l’être au monde. Une analyse socio-anthropologique, Rennes, PUR, 2008.

VON FRANZ Marie-Louise, HANNAH, Barbara, JAFFE Aniel,  ADLER Gerhard..., Jung et la voie des profondeurs, ParisLa Fontaine de Pierre, 2003.

 

Laissez un commentaire

Credits: Website powered by Livod - Logo & Print by Agence Propaganda - Copyright © 2008 - 2015 Tendance Sociale.